ACTIVITÉS SECTORIELLES
Dépasser la logique de protection pour construire une véritable culture de respect, d’autonomie et d’égalité en Guinée (Analyse)
Il existe des expressions que nos sociétés répètent tellement qu’elles finissent par devenir des évidences que personne ne questionne. « Un homme doit protéger une femme. »
Présentée comme une marque de responsabilité, de respect ou même de galanterie, cette conception mérite pourtant d’être interrogée. C’est une analyse de Tamba Alexis Kondiano, MBA in Rural Management | Development & Livelihoods Professional | Development Analyst | Research & Social Development
Non pas parce que la sécurité des femmes serait secondaire. Elle est fondamentale. Non pas parce que les femmes ne sont jamais victimes de violence, de harcèlement ou de discrimination. Elles peuvent malheureusement l’être. Mais parce qu’une question plus profonde demeure largement absente du débat : Pourquoi devons-nous d’abord créer ou tolérer les conditions qui rendent les femmes vulnérables, puis présenter leur protection comme la solution ?
C’est cette contradiction que nous devons avoir le courage d’examiner.
La femme n’est pas un être à moitié accompli
Pendant des générations, de nombreuses sociétés ont construit une représentation de la femme autour de sa relation avec l’homme : fille de quelqu’un, épouse de quelqu’un, mère de quelqu’un.
Cette manière de penser peut progressivement faire disparaître une vérité élémentaire : avant d’être fille, épouse ou mère, une femme est d’abord une personne.
Une personne dotée d’intelligence.
Une personne capable de décider.
Une personne capable de travailler, d’entreprendre, de diriger, d’innover et de contribuer au développement de sa communauté.
Une personne complète
La femme n’a donc pas besoin d’un homme pour devenir pleinement humaine.
Elle n’a pas besoin d’un homme pour donner une valeur à son existence.
Elle peut choisir de construire sa vie avec un homme, de fonder une famille, de travailler avec lui, de recevoir son soutien ou de lui apporter le sien. Mais cette relation doit être fondée sur le choix et la réciprocité, et non sur une supposée incapacité de la femme à exister par elle-même.
Protéger n’est pas posséder
C’est ici qu’une distinction essentielle doit être établie. Protéger quelqu’un contre une injustice est une responsabilité sociale. Contrôler quelqu’un au nom de sa protection est une forme de domination.
Les deux ne doivent pas être confondus.
Lorsqu’une femme est victime de violence ou de harcèlement, elle doit être protégée par la loi et par la société.
Mais lorsqu’un homme utilise la notion de « protection » pour décider comment une femme doit s’habiller, où elle doit aller, avec qui elle peut parler, ce qu’elle doit étudier, quel travail elle peut exercer ou comment elle doit vivre, nous ne sommes plus dans la protection.
Nous sommes dans le contrôle. Une société moderne doit être capable de faire cette distinction. Le problème commence lorsque les limites ne sont pas respectées
Il existe une règle universelle qui devrait être enseignée dès l’enfance : chaque être humain possède des limites qui doivent être respectées.
Les hommes doivent apprendre à reconnaître et à respecter les limites des femmes.
Une femme qui dit « non » doit être entendue.
Une femme qui exprime son inconfort doit être respectée.
Une femme qui affirme son autonomie ne doit pas être considérée comme arrogante, irrespectueuse ou « difficile ».
Et surtout, le refus d’une femme ne devrait jamais être interprété comme une invitation à insister.
Le respect n’est pas une faveur accordée aux femmes. C’est une obligation morale envers tout être humain.
Mais l’égalité ne doit pas devenir une guerre entre les sexes
Défendre l’égalité entre les femmes et les hommes ne signifie pas déclarer la guerre aux hommes.
Ce n’est pas non plus affirmer que les hommes et les femmes sont identiques dans tous leurs aspects.
L’égalité dont nous parlons est avant tout une égalité de dignité, de droits, d’opportunités et de considération.
Il ne s’agit pas de demander aux hommes de disparaître de la vie des femmes. Il s’agit de sortir d’une conception selon laquelle l’homme serait naturellement le décideur et la femme naturellement la personne qui doit obéir ou dépendre. Une société équilibrée n’a pas besoin d’un sexe dominant et d’un sexe protégé. Elle a besoin de citoyens responsables.
La question du genre est aussi une question de développement
C’est ici que la question devient particulièrement importante pour la Guinée. En tant qu’étudiant en MBA in Rural Management à KIIT University, je considère que la question du genre ne doit pas être isolée des problématiques de développement rural.
Comment parler de transformation agricole si une partie importante de la population rencontre encore des obstacles dans l’accès aux ressources ?
Comment parler d’entrepreneuriat rural si les femmes ne disposent pas des mêmes possibilités d’accéder au financement, à la formation, aux marchés ou aux technologies ?
Comment parler de développement inclusif si les femmes participent à la création de richesse mais restent insuffisamment représentées dans certaines décisions concernant cette richesse ?
L’autonomisation des femmes n’est donc pas uniquement une question de justice sociale. C’est aussi une question d’efficacité économique et de développement.
Une femme économiquement autonome peut investir dans son activité, contribuer au revenu familial, créer de l’emploi et participer davantage à la vie de sa communauté.
Le développement rural qui ignore cette réalité se prive d’une partie considérable de son potentiel humain.
Changer les hommes, mais aussi changer les structures
Il serait cependant insuffisant de dire simplement aux hommes : « Respectez les femmes. »
Oui, il faut le faire.
Mais il faut également examiner les structures qui reproduisent les inégalités.
Les normes sociales.
L’éducation.
L’accès à la propriété.
L’accès au crédit.
La répartition du travail domestique.
La participation politique.
L’accès aux responsabilités.
Les opportunités professionnelles.
La représentation des femmes dans les espaces de décision.
C’est précisément l’intérêt de l’approche Gender and Development (GAD) : elle ne demande pas seulement comment « intégrer les femmes » dans le développement. Elle cherche à comprendre les relations de pouvoir, les rôles sociaux et les structures qui produisent les inégalités.
Aux hommes : la véritable force n’est pas la domination
Il faut également parler directement aux hommes.
Être un homme ne signifie pas avoir le droit de contrôler une femme.
Être physiquement plus fort, socialement privilégié dans certains contextes ou traditionnellement considéré comme chef de famille ne donne aucun droit de franchir les limites d’un autre être humain.
La véritable force d’un homme ne se mesure pas à sa capacité à imposer sa volonté, mais à sa capacité à maîtriser son comportement et à respecter la liberté d’autrui.
Un homme véritablement responsable n’a pas besoin d’intimider pour être respecté.
Il n’a pas besoin de contrôler pour être reconnu.
Il n’a pas besoin d’imposer son autorité pour avoir de la valeur.
Il sait que le respect se mérite et ne se force pas.
Aux femmes : vous n’êtes pas des êtres incomplets
Mais cette transformation doit également être intérieure.
Les femmes doivent connaître leurs droits, développer leurs compétences, renforcer leur autonomie économique et participer aux décisions qui concernent leur avenir.
L’émancipation ne consiste pas à remplacer une dépendance par une autre.
Elle consiste à développer la capacité de choisir.
Choisir de travailler.
Choisir d’entreprendre.
Choisir d’étudier.
Choisir de participer.
Choisir de dire oui.
Choisir de dire non.
Choisir de construire une famille ou non.
Et surtout, comprendre que sa valeur humaine ne dépend pas de l’approbation d’un homme.
La Guinée a besoin d’une nouvelle conversation
Notre pays possède une jeunesse importante, un potentiel agricole considérable, des ressources naturelles importantes et une population dont l’énergie peut contribuer à transformer profondément l’économie.
Mais aucun développement durable ne peut reposer sur l’exclusion ou la marginalisation d’une partie de sa population.
Nous devons donc avoir des conversations plus courageuses sur le genre.
Pas des conversations qui opposent systématiquement les hommes aux femmes.
Pas des conversations qui culpabilisent un sexe pour valoriser l’autre.
Mais des conversations qui nous permettent de comprendre comment construire une société plus juste, plus sûre et plus productive ?
De la protection à la responsabilité
Peut-être devons-nous finalement changer notre vocabulaire.
Au lieu de dire uniquement :
« Les hommes doivent protéger les femmes. »
Disons
« Chaque personne doit respecter la dignité, les droits et les limites des autres. »
Au lieu de dire :
« Une femme a besoin d’un homme pour être protégée. »
Demandons :
« Pourquoi notre société permet-elle encore des comportements qui rendent certaines personnes vulnérables ? »
Au lieu de considérer la femme comme une personne fragile qu’il faut constamment protéger, considérons-la comme une citoyenne capable, responsable et actrice de son propre développement.
La société que nous voulons construire
La protection demeure en conclusion nécessaire lorsqu’une personne est confrontée à la violence, à l’exploitation ou à l’injustice.
Mais notre ambition collective doit être plus grande que la simple protection.
Nous devons construire des familles où l’on apprend le respect.
Des écoles où l’on enseigne l’égalité et la responsabilité.
Des communautés où les femmes peuvent participer aux décisions.
Des institutions où les droits sont effectivement garantis.
Des économies rurales où les femmes peuvent accéder aux ressources et développer leurs activités.
Et surtout, une culture dans laquelle un homme comprend que respecter les limites d’une femme n’est pas une faiblesse, mais une manifestation de maturité et de responsabilité.
Les femmes n’ont pas besoin d’être considérées comme des êtres incomplets auxquels les hommes doivent donner une valeur ou une identité.
Les femmes sont des êtres humains à part entière.
Elles ont besoin, comme les hommes, de sécurité, de respect, de justice, d’opportunités et de liberté.
La véritable question n’est donc peut-être pas :
« Qui va protéger les femmes ? »
Mais plutôt :
« Quelle société voulons-nous construire pour que personne n’ait à dépendre de la puissance d’un autre pour vivre avec dignité ? »
C’est à ce niveau que commence véritablement le développement. Et c’est peut-être là que commence aussi l’égalité.
Tamba Alexis Kondiano, MBA in Rural Management | Development & Livelihoods Professional | Development Analyst | Research & Social Development
