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Guinée,  quand tout le monde abandonne(Tribune)   

ACTIVITÉS SECTORIELLES

Guinée,  quand tout le monde abandonne(Tribune)   

Les secteurs primaires de l’économie tels que l’agriculture, l’élevage, la pêche et l’artisanat constituent le socle de tout développement durable. Pourtant, en Guinée, ces piliers essentiels sont aujourd’hui victimes d’un désistement presque total. Cette situation alarmante est aggravée par un déracinement culturel et économique profond, dont les causes et les conséquences se font sentir à tous les niveaux de la société.

Il y a quelques décennies à peine, il était presque impensable de trouver des denrées alimentaires importées dans les villages, et même dans les chefs-lieux des sous-préfectures. La production locale suffisait largement à nourrir les populations. Aujourd’hui, le constat est tout autre : les agriculteurs abandonnent progressivement leurs champs. Le riz local, notamment le célèbre Barabara autrefois fierté nationale, a cédé la place au riz importé, devenu incontournable en raison de l’insuffisance de la production nationale.

Cette dépendance ne s’arrête pas au riz. Orange, tomate, manioc, piment, et plus inquiétant encore la banane, alors que la Guinée fut jadis surnommée le « pays bananier » durant la période coloniale. Tous ces aliments sont désormais majoritairement importés. Un paradoxe pour un pays aux terres fertiles et au climat favorable.

Du côté de l’élevage, la situation n’est guère meilleure. De nombreux éleveurs ont choisi de vendre l’intégralité de leurs troupeaux. Certains utilisent ces revenus pour s’installer en ville, construire des maisons modernes, ouvrir des boutiques, acheter des véhicules ou se reconvertir dans le transport urbain, notamment le taxi-moto. D’autres encore sacrifient leur cheptel pour financer l’émigration de leurs enfants vers l’Europe ou d’autres destinations.

Conséquence directe : la viande est devenue rare et chère. La Guinée dépend désormais du bétail importé du Mali — chèvres, moutons, bœufs — et la situation la plus alarmante reste la consommation massive de poulets congelés importés, devenus presque l’unique source de protéine animale pour de nombreux ménages.

La pêche, pourtant, aurait pu constituer une alternative solide. Avec plus de 1 000 cours d’eau et environ 300 kilomètres de côtes sur l’océan Atlantique, la Guinée dispose d’un potentiel halieutique exceptionnel. Pourtant, le pays peine à couvrir ses besoins en poisson sans recourir aux importations. À Boffa seulement, on compte plus de sept ports de pêche, sans parler de Boké, Conakry et de nombreuses autres localités côtières.

Malgré cela, la question demeure : la Guinée va-t-elle continuer à attendre les sardines, les poissons congelés et les fruits de mer venus de l’extérieur ?

Dans le domaine de l’artisanat, le tableau est tout aussi préoccupant. Les potiers ont presque disparu. Les forgerons se font rares. Les sculpteurs, invisibles. Combien de Guinéens savent encore fabriquer un instrument de musique traditionnelle ? Un savoir-faire ancestral est en train de s’éteindre dans une indifférence quasi générale.

Sur le plan culturel, les efforts de préservation et de transmission sont insuffisants. Les danses traditionnelles sont progressivement abandonnées au profit de chorégraphies importées. Les pratiques musicales ne se renouvellent pas. Il suffit d’observer certaines formations emblématiques, comme l’équipe musicale de Djéré Fouta : elle est composée essentiellement d’hommes âgés de plus de cinquante ans. À ce rythme, cette troupe risque de disparaître dans la prochaine décennie.

Le podha des Peulhs, le namougni faré des Soussous, le Doundoumba des Malinkés sont-ils encore authentiques ? La réponse est sans équivoque : non. Les mélodies sont désormais conçues sur ordinateur, souvent déconnectées de leur essence originelle. Pendant ce temps, la Guinée se laisse submergée par les musiques nigériane, malienne, ivoirienne, américaine ou française. Une question s’impose alors : qu’avons-nous à offrir en retour ?

À cette crise culturelle s’ajoute une crise linguistique silencieuse mais tout aussi grave. La nouvelle génération peine à s’exprimer correctement dans les langues nationales. Il devient rare d’entendre un jeune parler couramment le Poular, le soussou, le maninka ou le kpellé sans y insérer systématiquement des mots, voire des phrases entières en français. Cette hybridation permanente n’est pas le signe d’un bilinguisme maîtrisé,  plutôt celui d’une rupture dans la transmission linguistique.

Dans de nombreuses familles, les langues nationales ne sont plus enseignées aux enfants, perçues à tort comme un frein à la réussite sociale. Cette situation menace directement l’existence même de certaines langues, en particulier les langues minoritaires, déjà fragilisées par l’absence de politiques publiques de sauvegarde. Une langue qui n’est plus parlée par les jeunes est une langue condamnée à disparaître, emportant avec elle une vision du monde, une histoire et une identité collective.

Face à ce constat, il devient impératif que chaque Guinéen prenne conscience de sa responsabilité individuelle dans la dépendance économique et culturelle du pays. Mais cette prise de conscience ne suffira pas sans une volonté politique forte. L’État doit montrer la voie, investir dans les secteurs productifs, valoriser le savoir-faire local et redonner confiance à ceux qui nourrissent, habillent et font vivre la nation.

Thierno Amadou Diallo

+224 621 62 63 18

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