Agriculture et élevage
Crise de la SOGUIPAH, échec organisationnel ou manifestation d’une crise économique territoriale ? (Analyse )
La crise qui frappe la SOGUIPAH (Société Guinéenne de Palmier à Huile et d’Hévéa) a profondément modifié le paysage économique et social de Diécké, sous-préfecture du sud-est de la Guinée. En tant que principal employeur agro-industriel, la SOGUIPAH absorbe une part importante de la population active locale et constitue l’épine dorsale de l’économie territoriale.

Cet article examine si les difficultés actuelles doivent être comprises simplement comme une crise au niveau de l’entreprise ou comme une crise économique territoriale plus large. En analysant les chocs mondiaux sur les prix des matières premières, l’instabilité institutionnelle, et les contraintes structurelles locales, l’étude soutient que le déclin de la SOGUIPAH a généré des effets d’entraînement systémiques qui s’étendent bien au-delà de l’entreprise elle-même. Si les associations de planteurs et les institutions de microfinance existent déjà, leur efficacité reste limitée en l’absence de diversification des chaînes de valeur, des investissements dans les infrastructures et une intervention publique cohérente.
Dans de nombreux pays à faible revenu, les grandes entreprises agro-industrielles jouent un double rôle :
elles fonctionnent à la fois comme des entreprises productives et comme des points d’ancrage territoriaux structurant l’emploi, la répartition des revenus et la dynamique économique locale. En Guinée, La SOGUIPAH représente l’un des exemples les plus emblématiques de telles entreprises. Pendant des décennies, elle a transformé Diécké en une zone d’attraction de main d’œuvre, générant des emplois salariés et stimulant les activités commerciales et sociales.
Aujourd’hui, Diécké est confrontée au déclin économique, à la détresse sociale et à une émigration croissante. Les salaires sont payés de manière irrégulière, les revenus des planteurs ont chuté et les entreprises locales luttent pour survivre. Cette situation soulève une question analytique fondamentale : Diécké connaît-il une crise limitée à la SOGUIPAH en tant qu’entreprise, ou celle-ci a-t-elle évolué vers une crise économique territoriale ?
La SOGUIPAH comme noyau d’un territoire mono-industriel
La SOGUIPAH emploie et fait vivre indirectement une partie importante de la population active de Diécké. Les salariés, les planteurs sous contrat, les commerçants, les transporteurs et les prestataires de services dépendent fortement des opérations de l’entreprise. L’activité commerciale de la commune suit en grande partie les cycles de paiement des salaires, tandis que les écoles privées dépendent des revenus des travailleurs pour financer les salaires des enseignants.
Cette configuration s’inscrit dans un modèle de développement territorial mono-industriel, caracterisé par une forte dépendance économique à un acteur productif dominant. Si un tel modèle peut générer une croissance à court et moyen terme, il crée également une vulnérabilité structurelle. Lorsque l’entreprise entre en crise, l’ensemble du territoire est exposé à la contraction économique.
Facteurs de la crise
Baisse des prix mondiaux du caoutchouc
La forte baisse des prix mondiaux du caoutchouc a considérablement réduit les revenus de la SOGUIPAH. Étant donné que l’entreprise dépend de l’exportation de caoutchouc brut ou peu transformé, elle reste très exposée à la volatilité des marchés internationaux.
Ce choc externe a affaibli la liquidité et limité la capacité de l’entreprise à respecter ses obligations en matière de salaires et d’approvisionnement.
Instabilité institutionnelle et managériale
Suite à la perte de dirigeants historiques clés, la SOGUIPAH a connu des changements répétés au sein de sa haute direction.
La succession de plusieurs directeurs généraux sur une courte période a miné la continuité stratégique, affaibli la gouvernance interne et réduit la confiance entre les travailleurs et les planteurs. Les arriérés de salaires persistants ont encore érodé le moral des travailleurs et la productivité.
Contraintes structurelles et infrastructurelles
Malgré son importance historique, Diécké reste caractérisé par une infrastructure routière médiocre et des investissements publics limités. Ces contraintes augmentent les coûts de transaction, isolent le territoire et découragent les investissements privés. L’absence d’activités économiques complémentaires a renforcé la dépendance à l’égard de la SOGUIPAH.
Réponses institutionnelles locales : existantes mais insuffisantes
Diécké n’est pas dépourvue d’institutions économiques locales. Une association de planteurs est déjà en place et des institutions de microfinance opèrent dans la région, donnant accès aux services financiers de base. De plus, malgré des niveaux élevés d’analphabétisme, les planteurs ont fait preuve d’action collective en investissant dans les infrastructures sociales, notamment la construction d’écoles.
Ces initiatives se heurtent toutefois à des limites structurelles. L’association des planteurs ne dispose pas du capital, de la technologie et de l’accès au marché nécessaires pour se lancer dans une transformation à grande échelle ou dans la modernisation de la chaîne de valeur. Les institutions de microfinance opèrent dans un environnement économique déprimé, où des revenus faibles et instables freinent l’investissement productif. Par conséquent, les institutions existantes n’ont pas été en mesure de compenser les effets territoriaux plus larges du déclin de la SOGUIPAH.
De la crise des entreprises à la crise territoriale
La crise de la SOGUIPAH a généré de fortes retombées négatives sur l’économie locale.
La baisse des revenus des ménages a affaibli le commerce, compromis la fourniture de services et limité les opportunités d’éducation. L’exode des jeunes vers Conakry et l’Europe s’est intensifié, tandis que ceux qui restent sont confrontés au chômage ou au sous-emploi. L’effet cumulatif est une crise territoriale, caractérisée par une stagnation économique, un déclin démographique, et la vulnérabilité sociale.
Implications politiques et voies vers la revitalisation
Premièrement, les licenciements massifs doivent être évités, car la SOGUIPAH absorbe une part importante de la population active. Un retrait massif aggraverait la pauvreté et accélérerait le déclin territorial.
Deuxièmement, la reprise à long terme nécessite une création de valeur ajoutée et une diversification.
La transformation locale du caoutchouc et de l’huile de palme, même à petite échelle, pourrait réduire l’exposition aux fluctuations des prix mondiaux et créer de nouvelles opportunités d’emploi.
Troisièmement, les réformes de la gouvernance et la coordination public-privé sont essentielles. Stabiliser le leadership des entreprises, restaurer le dialogue avec les travailleurs et les planteurs, et investir dans les infrastructures de base en particulier les routes sont essentiels à la réintégration de Diécké dans les marchés régionaux.
Conclusion
La crise qui frappe Diécké ne peut être comprise uniquement comme un échec de la SOGUIPAH au niveau de l’entreprise. Cela reflète plutôt les faiblesses structurelles d’un modèle territorial mono-industriel exposé aux chocs mondiaux sur les matières premières, la fragilité institutionnelle et la négligence des infrastructures. Bien qu’il existe des institutions locales telles que les associations de planteurs et les prestataires de microfinance, leur capacité à stimuler le développement reste limitée sans une transformation structurelle plus large.
Relever les défis de Diécké nécessite donc une stratégie de développement territorial qui va au-delà de la survie de la SOGUIPAH et chercher à reconstruire une économie locale diversifiée et résiliente.
Mickael Faya TENKIANO
Boursier Guinéen en Inde
Master of Art in economics
KIIT school of economics and commerce
