Depuis huit mois, la Guinée traverse une crise de liquidités sans précédent. Dans les marchés, les banques et les points de retrait mobile money, l’accès à l’argent liquide est devenu un parcours du combattant pour des milliers de citoyens.
Mais au-delà de la dimension économique, cette pénurie révèle aujourd’hui une dérive autrement plus préoccupante : La transformation d’un problème financier en discours de stigmatisation communautaire.
Depuis quelques jours, des messages circulant massivement sur les réseaux sociaux accusent des commerçants peuls, notamment des gérants de kiosques mobile money, de réserver les liquidités aux personnes parlant pular. Ces accusations, largement relayées mais jamais étayées par des preuves vérifiables, ont suscité l’inquiétude de l’Union des consommateurs de Guinée (UCG), qui a dénoncé le 11 mars 2026 une « campagne malintentionnée visant à incriminer une communauté ethnique spécifique ».
Cette situation interroge profondément. Comment une crise monétaire peut-elle se transformer en vecteur de discours identitaire ? Et que révèle ce glissement sur l’état de la cohésion nationale en Guinée ?
La mécanique du bouc émissaire
Pour comprendre ce phénomène, il est utile de mobiliser certaines grilles d’analyse issues des sciences sociales.
Le philosophe et anthropologue René Girard a théorisé ce qu’il appelle le mécanisme du bouc émissaire. Dans les sociétés confrontées à des crises difficiles à expliquer, la tentation est grande de désigner un responsable identifiable. Cette désignation permet de simplifier une réalité complexe et de canaliser les frustrations collectives.
La crise des liquidités en Guinée repose pourtant sur des facteurs multiples : dysfonctionnements bancaires, thésaurisation, crise de confiance dans le système financier, circulation massive de monnaie hors circuit bancaire. Autant de variables techniques et structurelles difficiles à saisir pour l’opinion publique.
Dans ce contexte, accuser un groupe spécifique devient une explication simple et émotionnellement efficace.
La communauté peulh se retrouve ainsi érigée en responsable supposée d’une crise qui, en réalité, affecte toutes les composantes de la société guinéenne.
De la rumeur à la stigmatisation
Le sociologue Erving Goffman a montré comment certains groupes peuvent être marqués par un stigmate social : une caractéristique – réelle ou supposée – qui finit par discréditer l’ensemble des individus qui en sont porteurs.
Dans le cas présent, la rumeur attribue aux commerçants peulhs une intention collective : celle de « cacher l’argent » ou de le réserver aux membres de leur communauté.
Le processus suit une logique bien connue :
- une accusation initiale
- une généralisation à tout un groupe
- puis une suspicion permanente à l’égard de ce groupe.
Ce mécanisme transforme progressivement un simple soupçon en préjugé social durable.
La puissance des rumeurs à l’ère numérique
La rapidité de propagation de ce discours doit également beaucoup aux réseaux sociaux. Le spécialiste de la communication Jean‑Noël Kapferer rappelle que la rumeur est « le plus vieux média du monde », mais les technologies numériques lui ont donné une vitesse et une ampleur inédites.
WhatsApp, Facebook et les plateformes de partage transforment chaque utilisateur en relais potentiel de désinformation. Une accusation non vérifiée peut ainsi atteindre des milliers de personnes en quelques heures.
Plus inquiétant encore : les démentis circulent toujours moins vite que la rumeur initiale.
Le silence problématique des institutions
Face à cette dérive, plusieurs observateurs ont pointé le silence des autorités publiques.
Dans un contexte de transition politique et de tensions économiques, laisser prospérer des accusations visant une communauté entière peut fragiliser davantage la cohésion nationale.
Car l’histoire politique de la Guinée montre combien les discours identitaires peuvent rapidement se transformer en instruments de mobilisation et de division.
Comme le rappelle l’économiste et philosophe Amartya Sen, réduire les individus à une seule identité – ethnique, religieuse ou linguistique– constitue souvent le premier pas vers les conflits communautaires.
Une crise de confiance avant tout
Au fond, cette polémique révèle une crise plus profonde que la simple pénurie de billets : une crise de confiance.
Confiance dans le système financier.
Confiance dans les institutions publiques.
Mais aussi confiance entre citoyens appartenant à des communautés différentes.
Lorsque cette confiance s’érode, la société devient plus vulnérable aux rumeurs, aux préjugés et aux manipulations.
Le rôle crucial des médias et de la société civile
Dans ce contexte, les organisations de la société civile et les médias ont une responsabilité majeure : déconstruire les fausses informations, rappeler les faits et empêcher la banalisation des discours de stigmatisation.
L’alerte lancée par l’Union des consommateurs de Guinée constitue à cet égard un signal important. Mais elle doit être relayée par une prise de position claire des autorités et par une pédagogie publique sur les véritables causes de la crise monétaire.
Une alerte pour la cohésion nationale
La pénurie de liquidités finira probablement par être résolue par des mesures économiques et financières. Les crises monétaires, aussi graves soient-elles, trouvent généralement des solutions techniques.
Les fractures identitaires, en revanche, sont beaucoup plus difficiles à réparer.
La Guinée est un pays profondément divers, où plusieurs communautés coexistent et participent à la vie économique et sociale. Transformer une crise financière en conflit identitaire serait non seulement injuste, mais aussi dangereux pour l’avenir du pays.
Dans cette période de tensions économiques et politiques, la responsabilité collective consiste à refuser les raccourcis ethniqueset à privilégier l’analyse des causes réelles.
Car une nation ne se fragilise jamais autant que lorsqu’elle commence à expliquer ses problèmes économiques par l’identité de ses citoyens.
Alpha CAMARA
Diplômé en communication d’entreprise
Masterant en communication publique et politique