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Alufer Mining (Bel Air Mining), Orion Resource Partners… un scandale de pollution (et de corruption ?) dans les mines en Guinée
Lu pour vous (le Journal Le Monde) : Un grave cas de pollution en mer, des soupçons de corruption et des millions de dollars de dettes impayées : passées les promesses de relance économique, le fonds d’investissement américain Orion Resource Partners se retrouve au cœur d’un scandale aux multiples ramifications en Guinée, un pays d’Afrique de l’Ouest riche en ressources naturelles mais dont la population n’a jamais tiré profit.
Le 9 juin 2023, une barge Terang 3002 chavire dans le golfe de Guinée, à une vingtaine de kilomètres de la côte, déversant plus de 7500 tonnes de bauxite et du fioul au large des côtes. Ce minerai essentiel à la fabrication de l’aluminium était extrait du projet Bel Air Mining (BAM) et destiné à être exporté en Chine. Il est composé de substances toxiques et radioactives qui peuvent avoir de lourdes conséquences sur l’écosystème. Alertées par des pêcheurs, les autorités guinéennes ordonnent aussitôt une enquête et la suspension temporaire des exportations de BAM. Bel Air et sa maison mère, Alufer Mining, enregistrée sur l’île britannique de Guernesey, sont accusées d’avoir essayé de cacher cette pollution massive. Ce qu’elles démentent.
Selon un rapport interne consulté par Le Monde, les équipes techniques de Bel Air Mining avaient pourtant averti à plusieurs reprises la direction des « signes de fatigue » des barges et les risques inhérents à leur usure. Toutefois, ces mises en garde n’ont pas été prises en compte. Pire, le rapport met en lumière des « mauvaises pratiques en matière de maintenance » et des graves manquements dans la supervision de ses sous-traitants chargés des opérations de transbordement.
À l’origine de ces révélations, un ancien employé guinéen de BAM que nous appellerons Alpha. Avec le soutien de la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF), une ONG française, celui-ci dénonce, des dizaines de documents confidentiels, emails, conversations WhatsApp, à l’appui, une gestion qu’il qualifie de « toxique » depuis la reprise en 2022 d’Alufer Mining et de sa filiale en Guinée, Bel Air, par Orion Resource Partners.
Spécialisé dans le conseil en investissement minier et forte d’un portefeuille de près de 8 milliards de dollars, Orion Resource Partners s’était présenté en sauveur aux cadres et employés guinéens de l’entreprise après la pandémie de Covid-19, qui avait mis à mal l’industrie extractive en Guinée. Sur son site internet, son PDG, Oskar Lewnowski, affiche sa volonté de « gérer les risques avec un impact positif sur l’environnement et la société ». Mais les révélations d’Alpha et d’autres témoins interrogés par le Monde laissent apparaitre une autre ambition.
Au sein d’Alufer / BAM, l’arrivée du Jeff Couch, nommé PDG par Orion, marque un tournant. « J’ai vécu aux États-Unis et je n’ai jamais vu une entreprise américaine se comporter comme ça », explique Lamine Touré, fondateur et unique actionnaire guinéen de ces entreprises. Ce vétéran du secteur minier confirme l’essentiel des allégations formulées par le lanceur d’alerte et ajoute même qu’il s’apprête à porter plainte en Grande-Bretagne contre « Orion et cette bande », pour l’avoir écarté de la gestion de « son bébé ».
A la tête de celle-ci, bien que britannique, Jeff Couch se qualifie de « yankee », menace régulièrement de licencier ses collaborateurs ou de faire appel à la CIA ou au département d’État pour arriver à ses fins. « On a très vite compris qu’ils étaient là pour pomper l’argent et vendre, raconte un autre employé guinéen. Ils payaient difficilement, même leurs employés, ils ont abandonné les projets communautaires en cours et mis en faillite les sociétés guinéennes qui travaillaient avec eux ». Depuis la reprise par Orion, les dettes de Bel Mining envers ses fournisseurs ont été multipliées par plus de 7 pour atteindre 12 millions en septembre 2024, selon les comptes de la société et ses états financiers de 2021.
Après le naufrage de la barge, pour reprendre les exportations et éviter des sanctions, Jeff Couch et certains de ses associés vont tenter d’influer, notamment par la corruption, l’enquête lancée par le ministère des mines. Dans ses conversations WhatsApp avec Alpha, le PDG d’Alufer dit sans détour qu’il faut empêcher les plongeurs du ministère de prendre des photos du matériel défaillant ou même que « le ministre veut manifestement un pot-de-vin ». Il confie la gestion de cette crise à Karim El Ghawi, directeur pays de l’un de ses sous-traitants, le Wansa Group. Ce dernier réclame alors au lanceur d’alerte le numéro de l’épouse du ministre pour entamer des négociations parallèles. Il lui demande même d’interroger le responsable de l’équipe d’enquête du ministère pour savoir « comment y arriver ». « Sûrement il connaît le réseau », insiste-t-il par message.
Ses révélations montrent aussi les tentatives de la junte de réguler le secteur minier. À son arrivée au pouvoir par un coup d’État en septembre 2021, le colonel -depuis devenu général – Doumbouya avait incité les opérateurs miniers au « respect strict des obligations légales », rappelant que « la population guinéenne reste dans une pauvreté visible ». Il n’a depuis cessé de durcir le ton, mettant par exemple en demeure les compagnies étrangères de construire sur place des usines de transformation de la bauxite telles comme prévu dans les conventions qui les lient à l’Etat. La Guinée-Conakry détient les plus importantes réserves mondiales et a vu sa production multipliée par cinq ces dix dernières années, sans pour autant placer le pays sur la voie du développement.
Le 10 juillet 2023, son ministre des mines de l’époque, Moussa Magassouba, va infliger une très forte pénalité de près de 7 millions d’euros pour « pollution des eaux marines », « défaut de déclaration » et « la réparation des pertes économiques de la Guinée sur la cargaison de bauxite ». Il exige également une lettre d’excuses à Alufer et à sa filiale en Guinée. « Il voulait même fermer le projet », confirme leur fondateur, Lamine Touré, ostracisé depuis plusieurs mois et réactivé pour l’occasion.
La gendarmerie guinéenne a aussi lancé une enquête pour suspicions de corruption. Dans l’un de ses procès-verbaux, fourni par PPLAAF, on découvre ainsi qu’elle a arrêté en octobre 2023 Karim el Ghawi, saisi son téléphone portable et analysé ses conversations WhatsApp. Dans l’une d’elles, il y explique par exemple à un fonctionnaire des mines qu’il va faire « un petit geste pour le week-end » en lui transférant un montant non spécifié sur son compte « Orange Money ». Il lui dit également qu’il va « trouver quelque chose de son côté pour la motivation de l’équipe » d’enquête. Le PV de la gendarmerie juge en conclusion que des indices de corruption ont bien été notés. Mais le représentant de Wansa est relâché et ses acolytes de Bel Air Mining n’ont même jamais été interrogés.
Ce n’est pas un cas unique au point que les quatre témoins interrogés par le Monde évoquent une culture de corruption instaurée par Jeff Couch et Orion. Ils citent plusieurs cas de fraudes douanières ou fiscales ayant fait l’objet d’arrangements par le biais de versements d’argent liquide ou sur le compte d’intermédiaires.
Alertée par Alpha en août 2023, la junte déclenchera une enquête sur des allégations de fausses déclarations et le transfert de matériels entre deux filiales d’Alufer Mining, sans paiement de plusieurs millions d’euros de taxes dues à l’État. En guise de sanctions, selon le lanceur d’alerte et deux autres anciens cadres de Bel Air Mining, la direction des douanes leur réclame aujourd’hui près de 8 millions au total.
Pour Orion, en dépit de ces 15 millions de dollars d’amendes, cette opération est restée juteuse. Depuis 2022, le prix de la tonne de bauxite a quadruplé et le fonds d’investissement américain chercherait même à profiter de cette hausse pour revendre ses parts dans le projet Bel Air. Des discussions ont été engagées avec l’Etat, actionnaire à 20% de Bel Air Mining qui doit valider cette transaction, ont confirmé deux sources gouvernementales guinéennes.
Alpha, l’homme par qui le scandale a été révélé, rêve aujourd’hui de voir Orion poursuivi aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. « Ces gens ne peuvent pas faire tout ce qu’ils ont fait en Guinée et rentrer chez eux sans être punis », estime-t-il.
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