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Rénovation urbaine, expulsions des pauvres hors de la ville de Conakry (Revue scientifique)

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Dans cette revue scientifique, l’auteur Pr Moustapha Keita Diop explique de façon générale la situation des personnes expulsées ou déguerpies dont les conséquences sont parfois indescriptibles. Son regard critique d’une réalité visible à l’échelle internationale, en Afrique et singulièrement en Guinée permet de comprendre une problématique présentant quelques fois des aspects analogues ou contradictoires. Nous vous proposons des extraits des pages 1,2,3,4, 15 et 16. Bonne lecture !

 

 

Chaque jour dans le monde, des milliers de personnes sont expulsées de force ; démunies, elles basculent le plus souvent dans l’extrême pauvreté. La plupart des villes africaines sont actuellement ébranlées et bouleversées par des expulsions forcées, affectant généralement les populations les plus pauvres, en zones urbaines comme en zones rurales. Il s’agit principalement d’interventions de la puissance publique dans la mise en œuvre des politiques publiques de développement. Faut-il reconnaître, de manière plus globale, que d’autres pressions viennent accentuer ce phénomène, malmenant et traumatisant les populations locales – catastrophes naturelles, guerres civiles, conflits armés, attaques islamistes, rébellions armées ou coups d’État militaires… ?

Ces pressions anthropiques transforment brutalement l’ environnement et participent massivement au déplacement des populations locales. Notre contribution se limitera à aborder de front la problématique des expulsions forcées – appelées aussi opérations de déguerpissement1 – dans la ville de Conakry.

Université G. L. C. de Sonfonia, Conakry.
1. C’est une opération très courante dans les pays africains, en particulier dans les anciennes colonies françaises d’Afrique. Ce terme de déguerpissement, très peu consacré par les textes, pourrait désigner une opération qui consiste à expulser les occupants d’une terre appartenant à la puissance publique

Depuis le 30 janvier 2021 en effet, s’est engagée une vaste opération de déguerpissement. Elle se poursuit encore actuellement et va même en s’accentuant. L’objectif est de rénover la ville de Conakry en utilisant deux opérations d’expulsion. L’une concerne les occupants illégaux des bâtiments publics de l’État, l’autre le dégagement de ce qui est considéré comme encombrants physiques sur la voie publique : constructions de kiosques ou de bâtiments de fortune bâtis sur les trottoirs. Les frustrations, les dégâts engendrés suscitent beaucoup d’indignation, d’inquiétude et provoquent de nombreux affrontements violents entre citoyens et forces de sécurité.

Cet article interroge les politiques publiques à travers la problématique du développement urbain, en mettant au jour l’interaction entre les opérations d’utilité publique et les vécus réels des populations locales. Cheminant entre passé et présent, on s’aperçoit aujourd’hui encore aisément que les expulsions forcées disposent de « profondes racines coloniales2 ». C’est dire que l’ héritage colonial d’ exploitation et d’ exclusion des populations locales persiste et se perpétue dans le temps et dans l’espace en Afrique. Cette démarche historique amène à une observation de longue durée des processus de développement de la propriété foncière, basée notamment sur l’ exclusion et l’ expulsion, et de leurs conséquences socio-économiques, l’appauvrissement des populations locales ou indigènes. Il serait pertinent que ce lourd héritage colonial soit déconstruit, dépassé en faisant face frontalement aux problèmes socio-économiques des populations locales. Les sources que nous exploitons ici reposent sur le processus d’élaboration d’un « guide pratique de mise en œuvre des opérations de déguerpissement en Guinée3 ». Cette étude a permis de faire une ethnographie des

construit ou cultivé sur ce terrain. Le terme s’applique aussi à la démolition des bâtiments construits sur des terrains non constructibles. Le déguerpissement n’est pas une expropriation, les habitants déguerpis ne touchent rien: il n’y a pas d’indemnisation préalable et juste.

  1. Moustapha Diop, Réformes foncières et gestion des ressources naturelles en Guinée. Enjeux de patrimonialité et de propriété dans le Timbi au Fouta Djalon, Karthala, 2007, 439 pages.
    3. Moustapha Diop, Rapport final « Élaboration et vulgarisation du guide pratique de mise en œuvre des opérations de déguerpissement en République de Guinée:

opérations de déguerpissement à Conakry en recueillant les témoignages des principales victimes, de quelques agents techniques des services communaux de l’urbanisme et de l’habitat. Nous avons aussi exploité nos travaux de recherche en cours4, certaines de nos communications5 et quelques-unes de nos observations6 sur les problématiques foncières en Guinée. On pourrait distinguer plusieurs formes d’ expulsion forcée7 , dont les déplacements massifs des populations locales en zones rurales et les opérations de déguerpissement en milieux urbains. Cependant, cette contribution traitera essentiellement des expulsions forcées en milieux urbains, intervenues particulièrement dans la ville de Conakry8.

Expulsions forcées des pauvres dans la ville de Conakry

On prétend justifier les opérations de déguerpissement en invoquant l’utilité publique, et par voie de conséquence un usage de la force prétendument légitime. En réalité, ces interventions de la puissance publique enfoncent davantage les populations dans l’extrême pauvreté et dans l’insécurité la plus totale.

renforcement du dialogue multi-acteurs pour une gouvernance foncière et environnementale responsable en Basse-Guinée », juillet 2023, 102 pages. Étude réalisée pour le compte du ministère de l’Urbanisme, de l’Habitat et de l’Aménagement du territoire avec la collaboration d’ONU-Habitat, du Fonds de consolidation de la paix, du PNUD et de l’ONG ACORD-Guinée.

  1. Programme AfriCam-Guinée (volet SHS) axé sur l’étude des facteurs d’émergence des maladies zoonotiques et la mise en œuvre de stratégies de surveillance et de détection précoce en Guinée. Programme financé par le CIRAD, l’IRD et l’AFD.
    5. Moustapha Keïta-Diop, communication, « Changement climatique, transformation environnementale, problèmes fonciers, déplacement et appauvrissement des populations locales en Guinée », Réseau NELGA-GIZ-FIG, Working Week, Accra, Ghana, 19-24 mai 2024.
  2. Moustapha Diop, Julien Kodom, rapport « Analyse des connaissances, des outils et des capacités pour la sécurisation foncière des terres agricoles au profit des populations affectées par le barrage de Fomi », Global Water Initiative, Guide SA, 2014, 109 pages.
  3. ONU-Habitat, Droits de l’homme, Haut-commissariat, « Les expulsions forcées », fiche d’information n° 25, Rev. 1, 2014, 66 pages.
    8. Les expulsions forcées en zones rurales feront l’objet d’un autre article.
  4. 1. Expulsions forcées pour cause d’utilité publique

La ville de Conakry s’est depuis 19589 fortement transformée, présentant actuellement la physionomie d’une vieille ville coloniale dégradée et encombrée. Autrefois qualifiée de « Perle de l’Afrique Occidentale Française », Conakry est devenue une ville fantôme où poussent des ghettos tandis que des populations cohabitent avec les tas d’ordures. Cette situation étonne et gêne les étrangers de passage.

La ville se caractérise principalement par des constructions anarchiques bâties sur la voie publique, en face d’édifices publics ou à l’intérieur de bâtiments publics dégradés. Ces occupations font le plus souvent office d’activités commerciales, de services ou de restauration de rue, de salons de coiffure, de kiosques pour la vente d’articles variés, de garages – ateliers de mécanique ou de nettoyage automobile. C’est à Conakry qu’on voit des produits alimentaires se vendre dans des centres de santé ou dans l’enceinte de bâtiments publics. C’est à Conakry que les piétons marchent en évitant de vieilles voitures, de vieux camions, des meubles vétustes ou des objets en tout genre abandonnés sur les trottoirs ou sur la voie publique.

Face à cette situation le gouvernement guinéen a, le 30 janvier 2022, engagé une vaste opération de déguerpissement depuis Kaloum au centre-ville de Conakry, en l’étendant aux préfectures de Coyah, Dubréka et Forécariah. Les agents techniques du ministère de l’ Urbanisme et de l’ Habitat ont participé à cette opération de déguerpissement dont les victimes contestent la mise en œuvre urgente et le caractère d’utilité publique. Sur ces expulsions forcées, les points de vue des agents techniques10 de l’État et des victimes sont diamétralement opposés. (…..)

Pages 15 et 16

Conclusion : l’État est-il pour ou contre sa propre population ?

Pourquoi les États africains sont-ils toujours obligés de déplacer massivement et de force les populations locales ? Le développement ne peut-il pas se faire autrement qu’ en faisant déguerpir les populations, en les privant de leurs toits et de leurs moyens de subsistance ? Comment protéger les populations locales contre les expulsions forcées ?

Face à ces interrogations fondamentales, faut-il conclure que la multiplication des expulsions forcées dénote, en dépit des potentialités naturelles du pays, l’ incapacité de l’ État à promouvoir le développement local ? Accusant un retard très important par rapport à d’ autres villes africaines, la ville de Conakry est actuellement confrontée à un problème majeur d’urbanisme et d’aménagement du territoire, avec une très grande insuffisance de logements sociaux, de transports, de routes, d’ eau et d’ électricité. Certes les autorités publiques37 veulent rattraper rapidement ce retard, mais cela doit se faire dans le respect et dans la dignité. Si la communauté internationale38 condamne les expulsions forcées comme une « forme flagrante de violation des droits de l’homme », ces condamnations restent pourtant dans la pratique lettre morte. Il convient de noter ici que la violence inhérente à l’État postcolonial plonge ses racines dans les conquêtes coloniales de dépossession des peuples autochtones39. Au-delà de la ville de Conakry, les opérations de déguerpissement concernent la plupart des villes africaines qui, sous l’impulsion des bailleurs de fonds, poursuivent les politiques publiques de rénovation urbaine dans l’ objectif d’ attirer les touristes en embellissant les centres urbains. Expulser de force, raser les quartiers pauvres, c’est attaquer, en les déplaçant, les populations les plus pauvres. Les

37.Moustapha Diop, « La violence ethnique de l’État postcolonial. Le cas de la Guinée », art. cité.
38. Voir «Les pactes internationaux relatifs aux droits économiques, sociaux et culturels », dans ONU-Habitat, Droits de l’homme, Haut-commissariat, 2014, « Les expulsions forcées », fiche n°25, art. cité.

39.Roxanne Dunbar-Ortiz, An Indigenous peoples’ History of the United States, Beacon Press, Boston, 2014.

 expulsions forcées peuvent être vues comme l’héritage d’une violence coloniale dont les États africains n’ont toujours pas réussi à se défaire.

Pr Moustapha Keita Diop

 

 

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